Darwene écrit. Elle écrit vite, frénétiquement, ardemment, comme si sa vie en dépendait. Ce qui à priori est le cas, mais ce n’est plus uniquement d’elle dont il est question.
Elle noircit le long parchemin devant elle. Ses doigts lui font mal, mais elle n’a plus le choix. Darwene n’a que très peu de temps pour tout dire, pour les prévenir. D’un moment à l’autre, les gardes finiront par débarquer à sa porte; ils l’enfonceront, agripperont Darwene par les cheveux, la tireront dehors et la mettront sur le bûcher.
Elle le sait. Darwene connaît le sort qui lui est réservé…
À la lueur d’une simple chandelle, la jeune femme écrit les mots les plus lourds et les plus fatidiques qu’elle aie jamais mise sur papier :
Vous devez être prudente.
Les accusations me concernant sont bien vraies, hélas.
S’ils vous entendent réclamer mon pardon, ils vous emporteront aussi. Surtout, en aucun cas vous ne devez vous montrer. Rester loin de tout ça. Ce fardeau est le mien, pas le vôtre.
Mes heures sont comptées, à présent.
Hésitante, Darwene lève sa plume du parchemin. Elle réfléchit un instant et se mord la lèvre inférieure. Tremblante et hésitante, elle cherche ses mots. La jeune femme n’est habituellement pas très douée pour écrire ce qu’elle ressent, ou encore, pour témoigner l’amour qu’elle porte pour ses proches. Mais la situation l'obligeant, il n’est pas question pour elle de passer par quatre chemins. Darwene continue son message :
Je veux que vous puissiez profiter de ces moments de paix, ils sont précieux. Et surtout, peu importe les événements qui adviendront, je veux que vous viviez.
De lourdes larmes s’échappent de ses yeux. Elle signe de son cœur :
Je vous aime tous très fort,
Darwene
Cette déclaration est terriblement sincère, mais aussi terriblement inhabituelle. Personne ne pourrait affirmer que c’est elle qui ait écrit cette lettre avant de voir sa signature.
Darwene sursaute. Un vacarme se fait entendre derrière la porte de sa minuscule habitation en bois :
- Winster ?! Ouvrez immédiatement cette porte, nous savons que vous êtes là !
Darwene dépose sa plume à côté de son parchemin et le contemple, ignorant volontairement les vociférations des hommes dans son dos. Elle n’est plus effrayée, plus à présent que la vérité existe ailleurs que dans sa tête.
- Winster, sale sorcière, ouvrez !
Darwene plie le papier bruni, se lève et se déplace vers son lit à sa gauche pour dissimuler le message sous son oreiller. Seuls ceux, ou plutôt celles, qui la connaissent vraiment sauront où trouver cette lettre, quand le moment sera venu. Elle retourne s’asseoir à son pupitre en bois en attendant son sort.
Darwene pense une dernière fois à ses sœurs. À ces soirées autour du feu à boire un bon thé chaud, alors que leur mère leur racontait une histoire. Elle pense au décès de son père, fatigué d’avoir trop travaillé dans les champs au service d’un imposteur. À sa mère qui a toujours tout fait pour offrir la meilleure vie possible à ses filles, malgré leurs dures conditions. Darwene aussi a essayé d’aider sa famille, ses pairs. Et ce, peu importe les risques. Oui, elle a fait ce qu’elle avait à faire. Elle n’a aucun regret.
Au bout d’un moment, derrière la jeune femme, les gardes s’impatientent et finissent par défoncer la porte à coups de bottes et de lances.
BAM !
Ils entrent en bourrique, bousculent le faible mobilier, attrapent Darwene par les cheveux et la traînent de force vers l'extérieur. Celle-ci ne crie pas, ne se débat pas, bien que la douleur de la poigne l’élance et la fasse grimacer. Une fois dehors, on la soulève brusquement par les deux bras en laissant traîner ses pieds nus et sa longue jupe beige dans la boue du chemin principal. Darwene a mal mais ne dit rien. Ses orteils saignent à force de se faire écorcher par les cailloux et les petites branches de l’avenue embouée. Les gens la regardent se faire traîner. Tous baissent la tête, personne n’ose parler, encore moins protester contre cette arrestation.
Darwene lève la tête et observe le ciel dégagé pour une dernière fois; elle profite de la chaleur du soleil, de la caresse du vent. Son esprit est apaisé et son devoir accompli.
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