Le Fou finit par regarder les gouttes de pluie s’écouler tout doucement le long de la fenêtre. Cela fait des jours qu’il y pense, mais ne sait toujours pas ce qu’il va lui répondre; il a bien enfreint une loi, mais peut-être le Joker sera-t-il plus clément avec lui ? Après tout…
Sans prévenir et de façon à rappeler que c’est dans sa demeure que l’on se trouve, l’interrogateur, que l’on surnomme le Joker, dû aux énormes cicatrices horizontales marquant les extrémités gauche et droite de ses lèvres, ouvre la porte avec fracas. Il s’avance sans délicatesse dans la petite pièce isolée du reste de la propriété. Comme étonné par la présence du Fou, bien qu’il l’ait lui-même enfermé à double-tour, le Joker s’arrête devant la table où il a fait asseoir le vieil homme fautif, plusieurs jours auparavant. Ce dernier n’accorde aucune attention à son geôlier. Le propriétaire du sinistre manoir, qui surplombe le village depuis la Colline Grise, observe son prisonnier et sourit, accentuant le rouge de ses plaies cicatrisées :
-Alors, mon cher délinquant, avez-vous bien réfléchi aux conséquences de vos actes ?
Il pleut d’une pluie délicate et sensible. Le Fou caresse la vitre d’un doigt distrait, tout en posant sa question au ciel grisâtre : vais-je pouvoir la revoir un jour ? Ceci est une bien insoluble question; rien n’est certain.
L’homme de soixante-ans condamné, il le sait, tourne lentement la tête vers l’interrogateur; les traits de son visage sont difficilement discernables dans cette pièce sombre où seul le foyer de bois et la fenêtre noyée des larmes des cieux tiennent pour compte de lumière. Le Fou a perdu la notion du temps; il ne sait ni le jour, ni l’année, pas même l’heure. Cela fait bien trop longtemps qu’il est enfermé. On ne pourrait pas appeler son lieu d’isolement une cellule de détention, bien qu’elle y joue un rôle semblable. Néanmoins, il y a pire comme endroit; le Fou tient compagnie aux vieux bouquins qui garnissent les bibliothèques de la pièce. Face à ces ensembles faramineux d'œuvres littéraires aux styles bien soignés, il n’a pas pu résister : il en a lu trois. Trois briques. Il en avait le temps. Pour les thèmes des livres, il n’en avait que faire. Du moment que ça le distrayait; la prose et le vers libre ont su combler le vide du manque.
-Je pense avoir la certitude de vous avoir adressé la parole ! Mon cher invité n’aurait-il pas la décence de me répondre, après le traitement que je lui ai accordé ?! s’impatiente le Joker.
Le prisonnier défi l’interrogateur de cinq ans son aîné du regard et tente un phrasé qui ne laisse transparaître nullement sa peur :
-Et moi je pense n’en avoir que faire de vos règles. On sait tout ce qu’elles valent, au fond; vous ne cherchez pas à nous protéger des ravages de l’amour, mais plutôt à créer des couples, du moment que ça vous arrange. De toute façon, entre elle et moi, c’était réciproque. Vous le savez que vous n’auriez jamais pu l’avoir…
L’incroyable calme avec lequel le Fou fait face à l’être malveillant devant lui déstabilise ce dernier :
-Argg ! Vous l’aurez voulu. C’est la potence qui…
Le Joker s’impatiente pendant une fraction de seconde, avant de se ressaisir :
-Enfin, si c’est la potence que vous souhaitez prendre pour femme, nous pouvons nous dire que vous avez fini par trouver votre âme soeur.
D’un sourire satisfait et rougeoyant, démontrant sa dentition blanche, alignée et acérée comme des crocs, le loup tourne les talons en faisant signe à son majordome à l’entrée de la pièce de fermer la porte et de la barrer de nouveau à double-tour. Avant de sortir, le Joker déclare en faisant dos au Fou :
-Vous connaissiez les conséquences, mon vieil ami. Vous n’êtes pas au-dessus des lois, et n’aviez certainement pas droit à un traitement de faveur pour ce type de trahison. Vous avez choisi votre destin. Adieu, Olbag.
Sur ces dernières paroles, il sort en claquant la porte. Un bruit de verrou se fait entendre.
Le silence est retombé dans l’antre de l’abandonné. Seul le crépitement du foyer vient briser la solitude de celui traité en criminel et accusé de folie pour avoir osé tomber amoureux. Soudain, le Fou s’écroule. Il éclate en sanglots. Il sera pendu ? Qu’importe. Il est déjà mort. Mort dans les tripes, il porte la dégénérescence dans son cœur. Son âme a été enterrée à partir du moment où il a été séparé d’elle.
Il a beau avoir tenté, il ne comprendra jamais. Toutes ces règles, toutes ces lois anti-sentiments. Les mains couvrant son visage, le Fou se plaint : Qu’y a-t-il ? Mais enfin, qu’y a-t-il de mal à vouloir aimer quelqu’un..?
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